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Nos origines

DI YIDISHE GEZELSHAFT FAR LANDKENTNISH

Ou étudier en voyageant

Di Yidishe Gezelshaft far Landkentnish ou l’Association Juive de Tourisme représente une de plus belles pages de la vie juive en Europe de l’Est avant la Shoah. Complètement absente ou effacée de nos mémoires, car pas assez politique pour les uns et pas assez religieuse pour les autres, cette Association surprend aujourd’hui par ses activités, le dynamisme et la vitalité dont elle faisait preuve dans les années 1920-1930.

Affiche annonçant trois conférences organisées par la YGfL à Makabi de Varsovie en 1926 (source : Institut Juif d’Histoire, Varsovie)

En plein été, en juillet 1926, un groupe de passionnés par la culture populaire juive de l’Europe orientale fonde, à Varsovie – Varshé (Pologne), le premier organisme du tourisme culturel juif : di Yddisher Gezelshaft far Landkentnish – Zydowskie Towarzystwo Krajoznawcze (Association Juive de Tourisme).

Ils s’inspirent des travaux de Shalom An-ski et de Simon Dubnow et sont très proches du fameux YIVO (Yidisher Visnshaftlekher Institut) de Vilnius (Vilné) qui a ouvert juste un an plus tôt.

Parmi eux, le jeune sociologue et historien Emanuel Ringelblum, celui qui 15 ans plus tard sauvera la Mémoire du ghetto de Varsovie… Avec sa participation active, l’Association se développera rapidement en 40 filiales municipales en Pologne, Lituanie, Ukraine et Biélorussie occidentale (Pologne entre les deux guerres mondiales). Ainsi, elle organisera des séjours et voyages juifs pour, au total, près de 40 000 participants.

Mensuel « Krajoznawstwo – Wiadomości » de la YGfL en polonais, décembre 1936 (source : Institut Juif d’Histoire, Varsovie)

Durant son existence, l’Association publie trois journaux de tourisme : « Land un lebn », « Landkentnish » et « Wiadomości ZTK », gère 4 gîtes de montagne et propose des activités touristiques très novatrices pour l’époque : séjours de ski, parcours touristiques en kayak, à moto, à vélo… Les activités touristiques, même très sportives, sont proposées dans une perspective ethnographique et historique.

De nombreux chercheurs animent les séjours et donnent des conférences : Shmuel Lehman, Noyekh Prilutski, Pinkhes Graubard, Nakhmen Mayzel, Szymon Zajczyk, Ignacy Schiper, Majer Balaban et autres. Presque tous disparaissent dans la Shoah.

Les sujets traités concernent les communautés juives visitées : leur histoire, leur organisation, leurs représentants connus, leur contribution au monde non-juif… On s’intéresse à la culture populaire (folklore) et notamment à la culture non-matérielle (chants, musique, contes, proverbes, formes dialectales du yiddish etc).

L’approche dans les voyages mêle l’histoire, la sociologie, l’ethnographie et même la linguistique, mais toujours dans un cadre de tourisme, le plus populaire possible. Oui, certainement, ces pionniers du tourisme culturel juif, marchent sur le chemin intellectuel tracé un siècle plus tôt par la puissante Wissenschaft des Judentums allemande d’inspiration hégélienne.

Mensuel « Landkentnish » de la YGfL en yiddish, 1936, (source : Institut Juif d’Histoire, Varsovie)

L’objectif de l’Association est, tout d’abord, une démocratisation du tourisme pour le public juif. En général, le tourisme est encore très élitiste au début du XXème siècle. Il est réservé, notamment en Europe orientale, à une certaine bourgeoisie d’origine aristocratique et pas du tout à la minorité juive. Malheureusement, il ne s’agit pas uniquement d’une exclusion sociale. L’Association répond à cette demande née du rejet et propose des sorties de week-end, des séjours sportifs, des colonies et camps pour les jeunes, des voyages culturels en Pologne d’entre les deux guerres (Pologne, Lituanie, Ukraine occidentale et Biélorussie occidentale). La YGfL organise même, dans les années 1930, des voyages à Paris pour les Juifs varsoviens à la découverte du patrimoine juif français !

Un autre objectif bien affiché de l’Association est de valoriser et de faire connaître le patrimoine juif. Les Juifs se rendent compte que la culture matérielle, notamment l’architecture de leurs voisins non-juifs, est protégée et mise en valeur. Le tourisme naissant en Europe de l’Est ignore quant à lui complètement la richesse juive : les anciennes synagogues en bois, les cimetières médiévaux, les collections de manuscrits et d’objets cultuels, mais aussi l’art juif séculaire, (tableaux d’artistes juifs etc.)… Tout ce patrimoine est à l’époque inconnu, oublié.

La YGfL pendant la nuit de la Shoah

Article en yiddish sur le patrimoine juif en Galicie (source : Valiske, Strasbourg)

L’Association est dissoute avec la chute de la Pologne en septembre 1939. Mais l’esprit de l’Association a survécu au pire. Les animateurs de la YGfL avant 1939, deviennent de véritables chroniqueurs de la Shoah pendant la nuit que traverse l’humanité.

Leur seul objectif : témoigner.

Parmi eux :

Michal (Mikhoel) Bursztyn : né à Błonie (yiddish Bloyne) près de Varsovie en 1897, il termine des études pour être professeur d’histoire et de littérature à Varsovie et commence tardivement une brillante carrière d’écrivain yiddish avec Iber di khurves fun Bloyne (Les ruines de Blonie, 1931), Bay di taykhn fun Mazovye (Au bord de fleuves de la Mazovie, 1937), Goyrl (Destin, 1936) et Broyt mit zalts (Pain et sel). Il écrit aussi pour des journaux yiddish de Varsovie (Haynt, Momentet) et de New York (Forverts, Di tsukunft et autres). Michal Bursztyn est l’un de principaux militants de la YGfL depuis sa fondation. Arrêté à l’éclatement de la guerre entre l’Allemagne et l’Union Soviétique en 1941, il est emprisonné dans le ghetto de Kaunas (Kovné) ou il écrit des témoignages sur la Shoah en Pologne occupée. Déporté à Dachau, il y est assassiné en 1945.

Emanuel Ringelblum

Emanuel Ringelblum avec son épouse Judyta et leur fils Uri (source : Yad Vashem, Jérusalem)

Emanuel Ringelblum : né en 1900 à Buczacz en Galicie, il fait ses études d’histoire à l’Université de Varsovie ou il soutient sa thèse de doctorat sur « Les Juifs de Varsovie jusqu’en 1527 ». Engagé dans le parti sioniste de gauche Poalei Zion, Ringelblum travaille depuis 1923 pour le Cercle d’Histoire de Juifs polonais, depuis 1925 pour le Yidisher Visnshaftlekher Institut (YIVO), à partir de 1926 pour la Yidishe Gezelshaft far Landkentnish (ZTK) et depuis 1930 pour l’American Jewish Joint Distribution Committee (JOINT). Son travail social d’aide aux réfugiés allemands d’origine polonaise, expulsés par les nazis au camp d’internement à Zbaszyn en Pologne, l’impressionne et influencera sa future conduite. Le 1 septembre 1939, Ringelblum se trouve au Congrès Sioniste Mondial à Genève. Il décide de rentrer en Pologne occupée. Enfermé dans le ghetto de Varsovie, il s’évade, mais y retourne pour participer au soulèvement de 1943. Évadé pour la deuxième fois du ghetto, il se cache du côté aryen. Le 7 mars 1944, dénoncés par un voisin polonais, Emanuel, sa femme, son fils, 35 autres Juifs et toute la famille polonaise, qui cache tout le monde, sont assassinés par les sbires nazis. Emanuel Ringelblum est connu pour la mise en place d’une cellule illégale d’archivistes du ghetto « Oyneg Shabbes » (en yiddish Joie de Shabbat). Parmi eux : Dawid Graber (étudiant), Szymon Huberband (rabbin et historien), Rachel Auerbach, (écrivain et historienne), Izrael Lichtensztajn (écrivain et professeur), Menachem Linder (historien économiste), Hersz Wasser. Grace à leur travail d’archivistes et de sociologues effectué dans des conditions extrêmes, sauvé dans de bidons à lait, nous connaissons aujourd’hui la réalité du ghetto de Varsovie.

Jozef (Josef) Zelkowicz : né dans une famille traditionnelle hassid à Konstantynow près de Lodz, il termine une formation universitaire pour être enseignant, mais se consacre à l’écriture. Il fait partie du « Yung Yiddish », un groupe qui réunit de jeunes peintres, écrivains et poètes de Lodz. Il écrit pour des journaux juifs de Lodz, Varsovie et New York. Pendant la Shoah, nommé archiviste, par le chef du ghetto de Lodz Chaim Rumkowski, il est coauteur de « Chroniques du Ghetto » et d’un journal. Déporté à Birkenau en aout 1944, il y est assassiné. Zelkowicz par son travail d’archiviste, effectué intelligemment dans le cadre de censure imposée par Rumkowski, a su sauver et transmettre des témoignages sur la vie et la mort du ghetto de Litzmannstadt (Lodz).

Début du procès verbal de l’assemblée générale de la section locale de la YGfL à Varsovie du 18 avril 1936 (en polonais). Source : Valiske, Strasbourg

 

Aujourd’hui, l’Association Valiske continue, de façon créative, la tradition des voyages culturels juifs initiée déjà en 1926 par la Yidishe Gezelshaft far Landkentnish. Depuis notre premier voyage en 2003, nous avons fait voyager plus de 5 000 personnes et nous partons avec environ 500 personnes par an dans le monde entier : depuis Birobidjan en Sibérie, jusqu’aux colonies du baron Hirsch en Patagonie, depuis Avignon à New York, d’Amsterdam de Spinoza jusqu’aux villages judéo-berbères du Haut Atlas, depuis les montagnes du Simien en Éthiopie jusqu’à Beersheba dans le Néguev…

YGfL

                     Groupe de la YGfL dans les Tatras en Pologne, le 8 juillet 1930 (source : YIVO, New York)

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